On s'en bat les c..., on dort chez Raoul

Publié le par Francis Delabre

 

 

Hordoncques, il y eut la Braderie. La Grande Braderie de Lille.

Arrivé deux jours avant j’ai toujours aimé vivre les avant-braderie j’ai finalement réussi, de justesse, à être à l’heure chez France Trois. C’est que, se frayer un chemin dans un agglomérat de 2 millions ½ de fêtards, c’est pas une chose des plus simples pour un homme de mon âge. C’est moi qui vous le dis. Bref, l’émission s’est bien passée, mis à part que le plateau était en plein air dans la foule en délire, et qu’au bout d’un quart d’heure j’étais desséché, et n’arrivais plus à parler sous les sunlights et le soleil exactement. Z’ont fini par comprendre et m’ont ramené un verre d’eau, mais c’était trop tard, le présentateur passait déjà la parole à Gilles Defacque qui… mais je ne vais pas remplir la page sur cette émission, allez donc la voir sur la toile : vous tapez « Spéciale Braderie France 3 » sur votre machine à écrire cybernétique, et si tout va bien, vous l’aurez en différé.

 

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(Photos volées en direct sur le poste de Claude Harchin par lui-même)

 

Ensuite, je me suis envolé pour les Iles Crocodile. Une semaine de recul sous le soleil exactement sans la queue du plus petit sunlight, avant de revenir et d’attaquer la tournée générale des lectures « Capenoules ! » avec William Schotte.

Arnèke, Fives-Lille, Cap-Gris-Nez. Toute une histoire.

Ah !, ce cher William, quel plaisir de travailler avec lui ! Quarante années d’amitié, ça sert quand vous vous retrouvez devant un public et que vous n’en avez pas l’habitude. Je parle de moi, parce que bien sûr, comme chacun sait, William est un grand Monsieur de la scène, et du reste aussi, et je peux vous dire que ses coups d’archet et sa belle voix, ça aide quand vous êtes un débutant de 63 balais. Et puis l’amitié, et la complicité qui va avec, aussi. Mais je me répète… c’est que, un bon copain, ça fait tellement de bien à sin cœur…

Un bémol cependant : le premier soir, après le « Kouthof » à Arnèke, lorsque vers deux heures du mat’, après une traversée de la Flandre française, avec un petit bout de Belgique inclus, afin de rejoindre sa belle maison avec vue sur les Monts du même nom, nous nous sommes mis, avant d’aller au lit, à tchatcher un peu devant une tisane de tilleul. Si si, tu vas voir, ça fait dormir.

Ben non. Le mélange bière-tilleul c’est pas terrible. Se lever dix fois pour aller pisser, c’est pas simple de se rendormir entre. Surtout lorsqu’au fond du lit vous êtes plié de rire parce que c’était hier le Jour National de la Prostate.

Et pourquoi pas le Jour National du Divin Toucher Rectal ?
Bon, sinon, au Kouthof, dans ce lieu magnifique (après une répét d’une heure, c’était la première fois, William et moi, que l’on pouvait mettre en pratique nos échanges téléphoniques et mail sur l’affaire), on s’est senti prêts à affronter le public. Qui est arrivé par petites grappes sous une pluie battante.

 

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 (Répétition studieuse au Kouthof, interrompue par un problème de prostate - Photos Claude Harchin)

 

Très vite, le bar fut pris d’assaut. Il a fallu une bonne heure pour les déloger. Finalement, et avant que la bonne bière ne recoule à flots pour accompagner une carbonade subtile et pénétrante (merci à toi, O Jacquemain, de ton prénom Christian) l’histoire des Capenoules a résonné de sympathique, mais curieuse façon. Pour exemple, un spectateur m’a dit, après cette première : « Quesse te viens nous faire kier ichi avec les Ch’tis, nous on est des flamands… » Notez bien que là-dessus il m’a payé une bière en me tapant dans le dos, comme pour dire que c’était pour rire, que c’était pas grave. N’empêche qu’il l’avait dit. Arnèke, faut-il le rappeler, n’est pas loin de Dunkerque, en Flandre, à qui les Capenoules, les lillois, avaient « emprunté » quelques trad de son Carnaval, mais qui pourtant, pas rancunier, a repris depuis quelques succès desdits.

Mais enfin, aurait-on oublié que Lille est la capitale des Flandres françaises ?

Ben tiens, voilà que je m’y mets aussi… et si on essayait d’être en 2010 ?

 

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(Toujours Claude Harchin au déclencheur)

 

Alors en 2010, le lendemain, on s’est fait la même, chez « La Contre Allée », l’éditeur de « Capenoules ! », une soirée dans une série de quatre ou cinq à l’occasion des Journées de la Pros… non, du Patrimoine.

Pour dire que je bonifie avec l’âge. Il y a encore quelques années, j’aurais refusé. Je n’ai jamais supporté ce mot, dans lequel j’entends toujours « patrie » et « moine ».

Cette lecture commençait à prendre de la profondeur. William était comme toujours excellent, et moi j’étais bien obligé d’essayer de suivre, et soudain j’ai entendu les premiers rires… je peux vous dire que ce genre de détail, quand vous êtes devant un public, cha r’met du carbon dins l’machine. Alors, comme j’avais un verre de 3 Monts devant moi, j’ai bu un coup, pour arroser ça.

Et je me suis planté.

Et d’un coup d’archet, William le magicien en a fait un gag, et tout le monde a rigolé, alors j’ai fini mon verre (avant qu’y passe au rouge) et on a continué jusqu’au bout, plus fort que jamais que j’étais, sans erreur ni bavure, même que la foule en liesse a réclamé un rappel et qu’on l’a fait et que William, finalement, a éteint l’incendie avec sa belle chanson sur l’Irlande dont j’ai oublié ce matin le titre.

Merci Verhille l’éditeur, de ton prénom Benoït, pour ton accueil et la 3 Monts.
Et merci aux gens !

Et merci au bœuf qui, ensuite, nous a donné ses pavés au Maroilles.

Vraiment, du fond du cœur, du fond de la nuit trop courte qui a suivi, merci encore aux gens. Et à Parrain (qui est revenu furtivement au petit déjeuner dans ma tasse de café) qui disait toujours : les noirs, les ouvriers, les Pdg, les arabes, les femmes de ménages, les polonais, les épiciers, les présidents, les chômeurs, les avocats, etc. etc., c’est des gens comme nous.

En fait, le public, c’est des gens comme nous. Croire le contraire fait d’une partie de l’humanité une autre race quelque peu dangereuse.

 

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(Claude toudis, qui a tenu jusqu'au bout malgré la foule en délire)

 

Et des gens, justement, on allait en rencontrer d’autres, pas plus tard que le lendemain, faut battre le fer pendant qu’il est chaud, au Cap-Gris-Nez, là où la Mer du Nord devient la Manche avant de devenir l’Océan. Là où ça monte, là où ça descend.

Passage obligé vers 14 heures à Dunkerque, au Mink, pour une double fricadelle-frites-mayo-ketchup-bière. 

17 heures, pour un cabaret littéraire, nous avait-on dit, dans l’antre de « Chez Léonce » (rebaptisé récemment « La mer monte », on ne sait pas pourquoi), bar hôtel restaurant qui fut le fief des Capenoules il y a quarante ans,. Ceci dit pour ceux qui ne suivent pas.

Même que c’est là, oui oui, que Jean-Claude Darnal a créé, en première mondiale, sa chanson « Quand la mer monte ». Il l’a chanté, puis Raoul lui a dit : « On la refait, c’est moi qui chante, j’la connaîs déjà ». Et que du coup Léonce, les larmes aux yeux, a fait péter les bouchons de champagne…

Enfin nous voilà, Frédérique Delbarre (la fille de) et accessoirement mon à-jeun littéraire, qui n’allait pas le rester longtemps, poussant l’huis, émue d’être accueillie par une grande photo de son père avec sa casquette de pêcheur, une prise au Quai des Orfèvres (dixit le nouveau patron) avec pour seule légende : Raoul.

Il est 16 heures 45, et nous ne savons toujours pas à quelle sauce l’on va être mangé, mis à part que nous avons l’honneur de faire l’ouverture de la nouvelle saison des Cabarets littéraires de "Un livre à la mer" de Boulogne, et que nous sommes invités pour le repas qui suivra le cabaret, et que nous avons chacun une chambre réservée au dessus. Alors, ben aise, in chuche tranquillement une petite trappiste pression, jusqu’au moment où Lydie, la Présidente de l’Association, nous rejoint. Je comprends vite que je n’aurais pas de lecture à faire (par delà la vitre je regarde la mer, le soleil, et je me sens presque en vacances), que cette partie là va être assurée par des membres de l’asso, qu’elle va juste nous poser des questions sur le livre et sur les Capenoules, que d’ores et déjà toutes nos consommations (sauf le champagne) sont prises en charge par l’asso jusqu’au petit déjeuner du lendemain (par delà la vitre, de nouveau je regarde la mer, le soleil, et je me sens subitement en vacances). Open bar, me dit alors Frédérique, commandant un petit rouge. C’est à ce moment précis que rentre un vieil ami qui, en week-end à Audresselles, vient de voir mon nom sur une affiche. On s’embrasse, ben ça alors, ben merde, ça fait un choc, comment te vas et, quesse te bos ? Ah bon!, te peux pus boire… un Perrier ? Ben oui, pourquoi pas, ben j’vais en prendre un aussi, solidaire hein ? à la tienne Etienne.

 

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(Photo très indiscrète de Michel Spingler)

 

J’étais en vacances, pour la première fois de ma vie une dame charmante m’offrait une soirée open bar, un repas chaud et une chambre d’hôtel, et voilà que je me retrouve à boire un Perrier avec un pote. Un vieux pote avec qui j’avais, dans l’Ostende des sixties, fait les quatre cents coups, dont un groupe de rock dont je ne me souviens même plus le nom.

C’est à partir de là que tout à basculé. Et pour commencer mon portable, qui s’est mis à me demander si j’acceptais le nouveau fuseau horaire. Avec insistance, le con. Parce qu’après avoir appuyé sur la manette « non », il a recommencé toute la soirée, jusqu’au moment où un journaliste d’une grande agence de presse m’a dit d’appuyer sur l’autre manette « oui ». S’est affiché alors trois heures et un jour d’avance. J’étais donc passé dans une autre dimension.

Pour exemple, toute la presse nationale et internationale, écrite et télévisuelle, est soudain arrivée chez Léonce ce soir-là. Excusez-moi en passant si je continue à appeler cet endroit improbable par son nom de baptême.

Là je me suis dit bon, ben les Capenoules vont enfin faire une carrière mondiale. Tout me semblait normal, puisque ç’allait être un succès posthume, comme dans la réalité. Je me suis pincé, fort, et ça m’a fait mal. Alors j’ai pris mes pieds pour de la réalité, et j’ai légèrement pissé dessus, dans le jardin de Léonce, toujours cette histoire de prostate.

 

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(Foto Claude H.)

 

Quand je suis revenu, il y avait foule, et le cabaret a commencé. C’était bien, j’avais mon verre de Kapitel Watou qui se remplissait tout seul à mesure que je le vidais. Lydie Georges, la présidente, a présenté mon ouvrage comme un livre inclassable. Elle a donc inventé, avec les membres de l’asso, une case pour l’y mettre, puisque qu’à notre époque il faut des cases pour chaque chose : un docuromantaire. J’ai trouvé ça très bien, le mot, la sonorité, les rire des gens (toujours eux).

Ainsi, «Capenoules !» est le premier docuromantaire du monde. Ça a flatté mon tout à l’égo. En tout cas, ça va être bien pour les journalistes, me suis-je dit. Et puis Lydie s’est mise, comme ça, en toute simplicité, à nous poser les bonnes questions. A l’aise je répondais, ma réponse glissant vers une question à Frédérique, et inversement, et le collier de perles, tranquillement, s’enfilait tout seul, sans brusqueries, j’allais dire sans effort. Certes je connaissais pas mal mon sujet, Frédérique un peu mieux, elle qui se retrouvait dans l’endroit magique de son enfance, qui avait vécu cette histoire de loufs du haut de ses trois pommes, mais si les gens (encore !) qui avaient préparé ces questions ne l’avait pas fait avec amour, rien ne se serait réveillé.

 

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(Ma pomme, entourée de Frédérique et de Lydie - Photos Michel Spingler)

 

Pour dire : une chorale improvisée s’est vite mise au diapason, et quelques chansons du répertoire ont émaillé de belle façon nos propos historiques, sous la mitraille des flashs médiatiques. A la fin, il était passé 19 heures, l’hymne solennel de l’Internationale Capenoulesque a été entonné, dans ce lieu mythique où il avait été créé : Quand la mer monte nous a fait monter les larmes aux yeux, surtout que la présidente avait ouvert deux heures avant avec un mail de Jean-Claude Darnal, qui nous disait à tous son regret profond de ne pourvoir être avec nous, que suite à une chute, vu son âge, il ne pouvait pas venir, qu’il ne pourrait d’ailleurs plus jamais venir.

 

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(Une petite partie de la chorale - Photo Michel Spingler)

 

Et puis, pendant que l’assistance visionnait le beau film sur Raoul, et en attendant le repas, nous avons rejoint le bar, un fier vaisseau qui naviguait hardiment sur cette autre dimension déjà nommée.

Il m’a fallu quelques tripel de plus pour comprendre finalement que le gratin journalistique était là, en fait, pour l’arrivée d’un type qui était en train de traverser la Manche. Bon, ça fait des siècles que ça existe, cette histoire, en avion, à la nage, en baignoire, en planche à voile, mais si le monde avait les yeux braqué sur ce petit coin de cap ce soir-là, c’est qu’il s’agissait d’un homme amputé des bras et des jambes, à qui l’on avait greffé des palmes géantes. Il avait décidé de pulvériser tous les records, et il a réussi. Parti le matin de Folkestone (Angleterre) il était attendu entre minuit et 6 heures du mat’. J’ai cru comprendre que le record d’un nageur « normal », qui était d’ailleurs une nageuse, était d’une quinzaine d’heures. Quinze heures à nager dans une eau à 5°, ça nous a donné soif.

 

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(Phot Michel Spingler)

 

Bref, tout le monde y est allé de ses remarques : Ben comment que l’huissier va pouvoir homologuer l’affaire, puisqu’il faut pour cela mettre un pied sur le sable français ? Et puis aussi : Quelle idée de traverser la Manche quand on a plus de bras… les Capenoules avaient définitivement contaminé la foule. C’était douteux, du Desproges capenoule, un coup en 2010 à se retrouver en garde à vue, mais puisque nous étions dans une autre dimension… Bref, il était 21 heures 45, lorsque qu’un portable de journaliste a sonné : Il arrive ! et ici encore, à 300 mètres du bar, le courant ne l’a pas emmené ailleurs ! Choc d’appareil photos, de caméras, la porte a claqué et nous sommes passé à table.

Nous finissions à peine l’étrange plat, de résistance comme on dit, lorsqu’ils sont tous revenus : On l’a loupé ! il a touché le sable au pied du phare, nous on était au pied de La Sirène (un autre établissement hôtelier très open bar) et le bateau de la gendarmerie l’a embarqué direction l’Angleterre.

Normal, il avait pas ses papiers, a dit quelqu’un au bar.

N’empêche, a répliqué un journaliste, le record est homologué par un huissier, c’est le temps le plus court jamais réalisé !

C’est un copain à Delarue ?, a demandé quelqu’un d’autre à la table.

N’empêche, les journalistes étaient fort contrariés. Pas d’image sur le record mondial de la traversée de la Manche sans bras ni jambe.

Alors, lorsqu’un journaliste est fort contrarié, il fait comme la plupart des gens : il boit un coup. Et même plusieurs.

Vers quatre heures du matin, après avoir minutieusement épluché le dossier des retraites, des Roms et de l’affaire Béthencourt, comme deux dignes représentants de la profession restés avec nous ne savaient où dormir, Frédérique leur a ouvert la petite maison de Raoul, en haut de la falaise, avec vue imprenable sur la mer. Le ciel était plein comme un œuf d’étoiles, de lunes et de skatalites.

C’est à ce moment là qu’un message est arrivé des Etats-Unis via l’un deux sur le portable d’un des journalistes. L’Amérique s’inquiétait, vu l’heure, et malgré une prise en compte très précise du décalage horaire, s’inquiétait donc de n’avoir aucune photo sur l’exploit.

Avant de couper et de s’endormir, l’homme a répondu : Je m’en bats les coules, j’dors chez Raoul.

Et encore, c’est rien. Il me faudrait presque l’épaisseur d’un roman pour raconter tout ce qui s’est passé ce week-end-là.

C’est ça, l’amour.

 

Merci encore :

A tous les bénévoles d’«Un livre à la mer». Quel beau nom, en plus !

A Philippe Croizon, le valeureux nageur. Lui dire que, malgré les apparences, tous les gens que j’ai rencontré l’estiment, et qu’il est toujours facile, lorsque qu’on a bu un coup, de dire de conneries. Qu’ils souffrent longtemps de leur gueule de bois.

A Truc et Machin, les célèbres duettistes de la photo numérique mondiale.
A Claude Harchin et Michel Spingler, mes photographes de poche. Je n'ai jamais besoin de les appeler pour qu'ils en sortent au bon moment. Deux petits lapins magiques.

A Gaël, l’associé de Christian Jacquemain du Kouthof.
A Tristan, homme à tout bien faire, et à toute l’équipe de La Contre Allée.

A tous ceux que j’ai oublié, mais que j’aime aussi. 

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Petit bonhomme 29/09/2010 23:08


et ben...le patrimoine faut prendre son temps et une bonne bière pour le lire...