Rires et silences

Publié le par Francis Delabre

Une fois n’est pas coutume. Alors je me dis… j’y vais, je ne résiste pas au désir irrépressible de vous raconter ma dernière expérience.

Je veux parler de ma lecture au restaurant de la Ducasse. Je sais, Tristan vous a mis le lendemain quelques belles photos à ce sujet. Belles, mais pas significatives de la petite foule présente et de la chaude ambiance qui allait naturellement avec, et qui, soit dit entre nous, devait se prolonger tard dans la nuit. Nous devrions normalement en avoir d’autres. Des photos. A suivre donc…

Pour en revenir, vous dire que la veille j’étais l’invité du Club de la Presse, une rencontre informelle, avec quand même un petit interview ( ben oui, n’en déplaise, ouvrez votre Larousse, interviouve est indifféremment masculin ou féminin). Comme l’affaire s’était bien passée, l’apéro s’était quelque peu prolongé. Le lendemain matin, inévitable, la gueule de bois était au rendez-vous. Mais derrière, je l’ai senti tout de suite, l’humeur était au beau fixe. C’était du bois de tilleul, mon arbre préféré. J’avais bien dormi, et une bonne douzaine de tartines au beurre salé trempées dans un grand café noir ont eu raison des dernières vapeurs de houblon. Sous la douche, j’ai chanté Quand la mer monte, histoire de retrouver ma voix, et j’ai alors repensé que le soir même, je faisais lecture d’extraits de mon bouquin. A la Ducasse. Alors que les vieux miasmes s’enfuyaient dans la spirale de flotte savonneuse, je me suis finalement senti au meilleur de ma forme, prêt à affronter ce monde magnifique où je suis né. Loin de moi le souvenir qu’il puisse être, à d’autres moments, si noir. Même le fait que j’allais faire une lecture à voix haute et en public pour la première fois de ma vie ne m’angoissait nullement. C’est vous dire.

Je suis parti marcher, le livre en poche. Puis j’ai fait une longue halte dans le parc des Dondaines, déplorant une fois de plus ce qu’il était devenu. Un banc au soleil, et j’ai choisi mes extraits. Les ai lus aux oiseaux. Puis, d’un pas gaillard, j’ai traversé la gare Lille-Europe à grande vitesse, traversé Euralille pour voir. Et j’ai vu. Arrivé sur le parvis de St Maurice, la bonne humeur ne m’avait pas quitté. Aucuns mauvais souvenirs ne me revinrent, qui auraient pu me rappeler le spleen que me foutaient toujours ces galeries marchandes. J’ai enfilé la rue du Sec-Arembault, dans la foulée celle de Béthune, sans ombre au tableau. Place de la République, les arbres ont ajouté un sourire sur ma bonne humeur. Rue Gambetta j’avais les gambettes allègres, et c’est en tournant rue Solférino, voyant au loin l’enseigne de La Ducasse scintiller dans le crépuscule, que tout à basculé. Mes pieds ont commencé à peser, raclant quelque peu les dalles, jusqu’à louper un trottoir face aux Halles. Une angoisse terrible commençait à me monter à l’assaut. J’ai fait celui qui ne s’apercevait de rien, et j’ai poussé l’huis du restaurant.

On m’avait placé dans la salle du bar, sur une petite table. A côté, mon éditeur installait tranquillement les bouquins sur une grande. J’ai dit qu’une autre salle aurait été plus calme, qu’ici, avec la porte d’entrée et les gens au bar, ç’allait pas être de la tarte. Je jouais un peu la vedette, le pro, peut-être pour maquiller le fait que c’était la première fois. La toutoute première fois. J’ai demandé une bière, que j’ai bu presque d’un trait en tremblant comme un jeune puceau. Je suis sorti fumer une cigarette, j’ai marché un peu, puis, revenant, j’ai vu les gens qui commençaient à pénétrer l’arène. J’ai commencé à m’enfoncer dans le sol. Peut-être est-ce pour cela que les taureaux grattent furieusement la terre de leurs sabots, pour fuir l’enfer. J’étais mal. J’en rallumai une deuxième.

C’est à ce moment qu’est arrivé Gérard, le Buisine à chapeau noir que vous voyez sur les photos. M’embrassant, il m’a dit : « T’as l’air d’avoir le trac, camarade ». J’ai soudain compris qu’il avait probablement raison. Je devais avoir ce truc dont parlent comédiens et musiciens. Une nouvelle expérience à mettre à mon arc. J’ai dit oui, je pense. Il a rajouté : « Ben tant mieux. Ça va être une bonne lecture. Si tu l’avais pas, tu serais nul à chier. Les fois où je suis monté sur scène sans l’avoir, sûr de moi, c’était nul à chier. »

Allez j’y vais, j’ai dit. J’ai repoussé l’huis, la salle était pleine. Au bar, j’ai demandé une nouvelle bière, bu une petite gorgée, me suis installé à ma table, rebu une petite gorgée.

Sous les yeux inquiets de mon éditeur, j’ai attaqué par une coupure de journal gratuit que j’avais arrachée et glissée dans le livre. Une impro totale. Des remarques d’élus venus se rendre compte par eux-mêmes des dégâts des récentes inondations dans le sud-ouest. Je vous passe les déclarations… ça se terminait par celle de notre chef de l’Etat, qui déplorait qu’au XXIème siècle, l’on puisse mourir noyé dans sa maison. Lorsque j’ai eu fini, j’ai pris un temps, puis chiffonné le papier que, d’un bras nonchalant, j’ai lâché vers le sol. Premiers rires dans la salle. J’ai laissé filé une dernière poignée de secondes, et j’ai commencé. Un long passage du chapitre sur Parrain : « C’était même le 13 mai 1968…

Les gens ont fait soudain grand silence. Aussitôt, je me suis senti nouvellement habité par ce texte que j’avais pourtant écrit. Fugitive, m’est passée l’idée que jusqu’alors j’avais été seul, que ce truc je l’avais écrit seul, pour moi.

J’ai perçu des frémissements dans la salle. Tout soudain, un éclat de rire général. J’ai pris de l’assurance, bu un coup à mon verre de Saison Dupont, une excellente bière belge soit dit en passant, et j’ai continué. C’était magique. Le public réagissait exactement là où j’avais eu telle ou telle intention de faire rire, de faire réfléchir, ou de partir sur d’autres rivages…

Excusez-moi, c’était un grand bonheur. J’ai continué avec quelques pages du lexique quelque peu décalé, et à chaque mot, à chaque définition absurde, j’avais l’impression de donner l’estocade à ces gens hilares que j’aimais. Et tiens, prends celui-là entre les yeux, que je t’achève un bon coup. Tu en auras que plus soif et faim ensuite.

Curieusement, les applaudissements m’ont gênés. Alors j’ai oublié de saluer. J’avais nettement préféré les rires et les silences.

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